LE BLUES DU MARATHONIEN

 A la fin d’un marathon, on se sent complètement vidé. Physiquement et mentalement. Certains sont heureux d’avoir atteint leur objectif. D’autres sont déçus de l’avoir loupé. Mais cela ne change pas fondamentalement le sentiment étrange de vacuité que l’on éprouve dans les jours et par fois dans les semaines qui suivent. Les raisons sont assez évidentes. On sort en effet d’une longue période de préparation au cours de laquelle on a privilégié l’entraînement à toute autre activité en famille ou avec ses amis. La course accaparait toutes les pensées. Parfois même, on s’infligeait un régime alimentaire strict. Tout à coup, il n’y a plus rien. Plus de privations, plus d’entraînements, plus de perspectives. Rien! On pensait vivre cette transition avec allégresse. Pourtant, non. Le stress d’avant-course laisse la place à une forme de tristesse, parfois même à une dépression qui, dans le pire des cas, s’étend à toutes les autres activités. (…)

L’arrêt brutal des entraînements et tous ces bouleversements métaboliques participent à cette sensation de grand vide. Toute proportion gardée, l’athlète se trouve alors dans une situation semblable au toxicomane en phase de sevrage ou au joueur pathologique privé de sa console. A toutes ces explications sur le blues du marathonien, on ne doit pas oublier d’en ajouter une dernière, la dégradation du cerveau lui-même. (…)

D’ordinaire, tous les messages que notre cerveau envoie d’un côté à l’autre de notre encéphale ou vers le reste de notre corps circulent sur ce qui ressemble à des autoroutes. Ça file à toute vitesse. Lorsqu’on apprend de nouvelles choses, c’est comme si l’on construisait des routes entre les différentes aires cérébrales. Au début, il ne s’agit que d’un chantier. Puis, au fur et à mesure des sollicitations, ces messages, qui reprennent encore et encore les mêmes petits sentiers, finissent par les élargir et les transforment en routes puis carrément en autoroutes. L’information circule mieux et plus vite. Lorsque la myéline disparaît à la suite d’un effort éreintant, tout se passe comme si l’asphalte bien lisse de ces autoroutes se creusait soudain de nids de poule. Les messages continuent de circuler, certes. Mais plus lentement. Ça cahote, ça brinquebale, ça tressaute. La motricité s’en trouve perturbé. Nos cinq sens et notre mémoire aussi. Tous les adeptes des épreuves d’endurance ont un jour fait l’expérience de ces petits problèmes de coordination rencontrés parfois à la fin d’un effort intense. Des trous de mémoire aussi. Par exemple, on oublie des pans entiers de sa course. Ce sentiment bizarre se prolonge parfois dans les jours qui suivent et on baigne alors dans une sorte de brouillard mental au sein duquel on éprouve plus de difficulté que d’ordinaire pour se concentrer sur une tâche précise. (…)

Le blues du marathonien connaît donc des origines multiples et pour éviter d’en être victime, on peut tenter de se nourrir de l’expérience des autres. Le marathonien britannique Mo Farah expliquait par exemple qu’après une course, sa famille l’aidait à vaincre son spleen. « Pendant quelques jours, je reste à la maison. Je n’ai pas vraiment l’occasion de me détendre, car mes quatre enfants ne me le permettent pas ! Mais j’adore être avec eux, et si je repense à une mauvaise course et que je boude, ma femme, Tania, me tire vite la tête et me dit d’arrêter de m’apitoyer sur mon sort ». Le Français Mathieu Blanchard est coutumier lui aussi de ces phases de yoyo émotionnel qui font suite aux grandes performances comme sa victoire sur la Yukon Arctic Ultra, une course de 600 kilomètres dans le froid polaire canadien. Il sait la difficulté que pose paradoxalement le retour à la vie simple et il s’efforce à sa manière de prévenir les inévitables. (…)

Autre petite recommandation pour éviter le blues du marathonien : se faire aider par des connaissances ou par son entraîneur dont le cerveau, dans ces moments-là, est a priori moins déglingué que le sien. Quant au dernier conseil pour éviter le blues du marathonien, il en étonnera plus d’un mais peut se révéler diablement efficace : échouer. Oui, oui, vous avez bien lu : échouer ! C’est contre-intuitif évidemment. De prime abord, on pourrait se dire que le succès protège de la dépression post-effort et qu’un échec aura plutôt tendance à la conditionner. Dans la réalité, non. C’est le contraire. Il est plus facile de devenir le meilleur que de le rester. Normal ! Au sommet de la pyramide, il n’y a plus personne à dépasser. Le sentiment de solitude est vertigineux. Tandis que tous ceux qui se situent aux niveaux inférieurs restent obsédés par leur ascension et de ce fait, se posent moins de questions existentielles. Pas étonnant donc que pour certains, l’échec offre une sorte d’immunité. Il y a quelque chose après : une revanche (…)

Retrouvez l’article complet dans le magazine numéro 76.

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