PARLONS FRANC, PARLONS FRIC

LE PRIX D’UN DOSSARD POUR PARTICIPER AUX COURSES VARIE DU SIMPLE AU CENTUPLE. ON A ENQUÊTÉ POUR ESSAYER DE COMPRENDRE CE QUI JUSTIFIE CETTE FLUCTUATION. ON A MÊME TROUVÉ QUELQUES ÉLÉMENTS DE RÉPONSE.

Découvrez l’article complet dans le numéro 75 du magazine Zatopek (Août – Septembre – Octobre 2025).

Ces prix résultent d’une stricte application de la fameuse loi du marché telle qu’elle est superbement expliquée par Caius Saugrenus dans l’album Obélix et Compagnie de Goscinny et Uderzo. Quand beaucoup de gens veulent la même chose, «les prix montent», explique le Romain à Obélix qui lève alors le nez au ciel en disant «où ça?». Ce phénomène se vérifie à chaque fois que la demande excède l’offre et c’est évidemment le cas des courses «sold-out». Pour le moment, elles ont le vent en poupe. Mais rien ne garantit la pérennité de ce modèle économique à long terme. Donnons de nouveau la parole à Caius Saugrenus. «Si l’offre ne peut pas satisfaire la demande, ça risque de faire chuter les cours», poursuit-il. Appliquons le principe au monde de la course à pied. Actuellement, les coureurs sont demandeurs de vivre une aventure en participant à des épreuves qu’ils jugent mythiques. Mais si demain, ils se sentent les moutons- payeurs d’une arnaque commerciale, ils pourraient délaisser massivement ces «Majors» et se tourner vers d’autres épreuves jugées plus authentiques.

Certains organisateurs semblent conscients du danger que constituerait un possible ras-le-bol généralisé face à cette flambée des prix. C’est notamment le cas du marathon de New York où l’on a choisi un système de tirage au sort plutôt qu’un écrémage par l’argent. Cela paraît insensé au pays du capitalisme. En réalité, c’est un excellent calcul. Les organisateurs new-yorkais se dédouanent ainsi des accusations de mercantilisme. Cette intervention du hasard ajoute aussi une petite touche magique pour tous ceux qui décrochent enfin leur sésame après des années de candidature infructueuse. Bien joué!

Pour les organisateurs de ces grandes courses, l’avenir immédiat s’annonce plutôt prospère. Il faudra seulement qu’ils résistent aux sirènes d’une croissance trop rapide. En 2025, le circuit WMM, qui comportait jusqu’alors six épreuves, en a admis un septième en son sein, le marathon de Sydney, rendant de ce fait plus complexe et plus cher l’objectif de très nombreux coureurs de participer à chacun de ces «Majors» au moins une fois dans leur vie . (…) Là encore, cela pourrait se solder par un effondrement du marché, exactement comme explosent parfois les bulles spéculatives (…) Le monde de la finance est hyper délicat.

Pour les organisateurs de course, c’est pareil. Leur défi consiste à conserver la confiance des coureurs, ce qui repose en grande partie sur une bonne gestion de la rareté de leur production. Ecoutez Caius Saugrenus expliquant à César comment il compte écouler les menhirs achetés à prix d’or au petit village gaulois. «La demande pour le menhir est, à l’heure actuelle, pratiquement nulle», analyse-t-il. «Nous devons donc user de créativité pour provoquer un besoin dynamique sur le consommateur potentiel. Or les gens achètent A: ce qui est utile, B: ce qui est confortable, C: ce qui est amusant, D: ce qui rend le voisin jaloux… D: voilà le créneau qui nous intéresse.» Pour connaître la suite, lisez l’album. Vous verrez qu’il suffit de remplacer les menhirs par des dossards pour obtenir un tableau assez fidèle de la réalité du marché de la course à pied, qu’il s’agisse de course sur route ou de trails.

Budgets à la loupe

A l’extrême opposé de ces marathons pour riches, on trouve un très large choix de courses dont les tarifs tournent souvent autour de quelques euros du kilomètre. C’est le cas du marathon des Châteaux du Médoc (100 euros), des 15 kilomètres de Liège (18 euros), des 10 kilomètres du marathon de Genève (60 euros), des 10 kilomètres de Lyon (42 euros). Ces tarifs sont probablement ceux qui irritent nos lecteurs en raison d’une augmentation effectivement supérieure à l’inflation au cours de ces dernières années. Si la grogne s’étend, elle risque de causer préjudice à l’ensemble d’un secteur d’activité entre les mains de sociétés événementielles qui avaient déjà subi durement les nombreuses annulations lors de la crise du covid. Celle-ci explique d’ailleurs une partie de l’augmentation des prix. Mais il n’y a pas que ça. Car l’organisation elle-même occasionne une série de frais dont il faut tenir compte pour établir un budget: le chronométrage, les ravitaillements, la location des lieux et du matériel, l’animation et surtout la présence obligatoire d’équipes médicales et d’agents de sécurité. Le plus souvent, l’organisation doit répondre aux injonctions des autorités locales. Parfois, ce n’est pas le cas. Mais il faut quand même se protéger d’une accusation de «défaut de prévoyance» dans l’éventualité d’un procès qui ferait suite à un accident. Ces frais d’encadrement dépendent du nombre de coureurs mais aussi du tracé. Comptez entre 1000 et 4000 euros pour une course en boucle et le double pour une épreuve en ligne, c’est-à-dire à chaque fois que le départ et l’arrivée sont jugés dans des lieux distincts. Pour l’EcoTrail Paris (16.500 participants), cela représente un budget conséquent, soit 25.000 euros environ. Enfin, il faut compter les paiements de ceux qu’on continue à appeler «bénévoles» mais qui, dans ce type d’épreuves, sont tous rémunérés (…). Bien sûr, ces frais fixes additionnés varient selon les courses. Estimons les entre 5 et 10 euros qu’il convient de soustraire directement au prix du dossard. Et le reste? On serait tenté de le considérer comme bénéfice. Ce serait oublier un peu vite que l’organisation de ces courses demande un gros travail en amont. Il faut dessiner le parcours, obtenir les autorisations, communiquer autour de l’événement, gérer les inscriptions. Cela implique le travail d’une équipe de salariés et donc des frais qui s’ajoutent aux dépenses énumérées précédemment: bureau, salaires, charges sociales, assurances, etc. Les organisateurs professionnels paient aussi une TVA sur la vente des dossards: 20% en France, 21% en Belgique (parfois réduite à 6%). Ajoutez-y l’euro qui est souvent prélevé sur ce montant et versé à des oeuvres caritatives. Après défalcation des frais, on estime généralement qu’il ne reste plus qu’un tiers du montant initial. Pour des épreuves qui réunissent des milliers de participants, ce tiers restant, cela fait tout de même beaucoup d’argent. Que devient-il?

Pour répondre à cette question délicate, on ne peut malheureusement plus utiliser la même grosse louche qui nous a servi pour les estimations précédentes. Les situations sont trop différentes les unes des autres. (…) Rémunération, investissements, caritatif,… Certaines initiatives sont très modestes. En Belgique, le Maasmarathon, organisé par la ville de Visé, utilise l’argent de la vente de ses dossards (40 euros) et du sponsoring (Schneider Electric) pour dégager un petit bénéfice (15.000 euros) qui sera intégralement consacré à la plantation d’arbres. D’autres sont gigantesques au contraire. C’est le cas de l’association américaine Susan Komen qui, via son programme de marches et de courses organisées partout dans le monde, récolte chaque année la bagatelle de 130 millions de dollars dont une partie est redistribuée sous la forme de prix Ruban Rose aux chercheurs dans la lutte contre le cancer du sein. Enfin, il arrive que l’argent récolté dans les courses assure aussi la survie financière d’un magazine. Là, on parle en connaissance de cause! Bref, on n’est plus tout à fait ici dans le cadre d’une lutte entre grands carnivores de la finance. On se rapproche plutôt des modèles de démocratie sociale où l’argent reste le nerf de la guerre mais où son utilisation dépasse la seule notion de profit.

(…)

Selon leur importance, les épreuves sont entièrement dépendantes de la vente de dossards ou peuvent compter sur des rentrées d’argent annexes comme le sont parfois les subventions publiques. C’était une source fiable de financement il y a encore quelques années. Avec les règles actuelles d’austérité, ces subsides sont plus aléatoires. Restent les sponsors. Ils apportent de l’argent, certes. Mais ces partenariats posent eux aussi de nombreux problèmes. D’abord, ils ne durent qu’un temps. Les sponsors peuvent également exiger des contreparties embarrassantes comme de changer le nom de la course. Enfin, il arrive que les coureurs eux-mêmes s’offusquent de leur présence.

Enfin, certains coureurs tournent le dos à ces grandes organisations généralement urbaines pour leur préférer des épreuves plus modestes organisées à la campagne. Le coût du dossard s’en ressent. Voici quelques exemples de prix relevés totalement au hasard parmi des milliers d’épreuves qui ont lieu chaque week-end en Europe: le 10 kilomètres de Blegny (7 euros), la course de la Citadelle à Lille (12 euros), le Tout Betton Court à Rennes (10 euros), le Petit Collège à Godinne (8 euros) ou encore la Belmont’E près de Fribourg (à partir de 10 euros). Comment font les organisateurs pour être si bon marché ? C’est simple. Ils ne dépensent presque rien. Pas de TVA, pas de salaires, pas de bureaux, pas de charges sociales. En général, ces épreuves sont portées à bout de bras par des personnes dévouées qui leur consacrent l’essentiel de leur temps libre ou de leur retraite. Sans esprit de lucre. Elles peuvent aussi compter sur l’aide de «vrais» bénévoles, motivés par le fait de savoir que si l’épreuve dégage du profit, cet argent sera utilisé pour financer des activités, celles d’un club sportif par exemple, sans devoir augmenter les cotisations de ses membres. Au terme de cette enquête, on réalise qu’il n’y a pratiquement rien en commun, hormis la sueur, entre le marathon de Londres et les 5 kilomètres de Trifouilly-les-Oies. Ce ne sont pas les mêmes tracés, pas les mêmes bénévoles, pas les mêmes coureurs, pas les mêmes motivations. Dans son courrier initial, notre lecteur Grégory Schiemsky expliquait qu’il reste très attaché aux courses qu’il dispute chaque week-end mais se désole de la part grandissante qu’elles prennent dans son budget.

On espère que ces infos l’aideront à faire des choix qui concilieront sa passion athlétique et ses idéaux sociétaux.

Gilles Goetghebuer, avec l’aide de Martin Cornuau

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This Post Has One Comment

  1. Yan Jousson

    Merci pour cette article fort intéressant.
    Bien que tout ne soit pas strictement comparable, je rentre de Ouagadougou où j’ai couru ce weekend le 10Km Lafi de Ouagadougou pour 14 centimes le kilomètre.
    Soit une inscription à 1’000 FCFA (1.40 CHF) comprenant un T-shirt technique de finisher (bonne qualité), une médaille en métal gravée et deux ravitaillements le long du parcours (eau minérale en bouteilles)…
    Avec en prime une super ambiance et un bonne organisation.
    https://www.centre-sport-jeansimpore.com/evenements/lafi-10km-de-ouaga-10eme-edition

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