Les chercheurs en anthropologie se divisent en deux grandes familles. Ceux qui travaillent à distance et ceux qui, à l’instar du célèbre Claude Lévi-Strauss, prennent soin de se fondre dans les communautés qu’ils étudient. Simon Lancelevé est adepte de cette anthropologie dite immersive. Pas d’Indiens d’Amazonie pour lui, non. Il s’est immiscé dans un groupe d’ultra-traileurs. Simon Lancelevé (33 ans) a intitulé sa thèse “Quête de résonance dans un jeu d’endurance radical: la Chartreuse Terminorum”. En mai 2025, ce travail de 800 pages a été résumé dans un livre: La Quête. Dans les coulisses de la Chartreuse Terminorum (éd. De Boeck Supérieur). (…)
Qu’est-ce qui les motive, alors?
Je voulais leur poser la question. Dans un premier temps, j’ai donc tenté de me mettre en relation avec les participants des premières éditions de la course dont j’avais pu retrouver les noms dans la presse. Sans grand succès, je dois l’admettre. (…)
Finalement, comment avez-vous fait pour prendre langue avec les participants des premières éditions ?
En 2019 a eu lieu la première édition française de la Backyard Ultra, une autre invention de Lazarus Lake (*). Je me suis dit qu’une course aussi originale allait forcément attirer des vétérans de la Terminorum. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Mick, qui m’a ensuite présenté aux autres.
Vous pouviez commencer les interviews.
Oui mais les réponses arrivaient au compte-goutte. “Il faut que tu découvres la course par toi-même”,me répondaient souvent mes interlocuteurs.Je les ai pris au mot. J’ai commencé à courir de plus en plus longuement avec eux (…)
Pourquoi?
D’abord parce qu’il existe une règle qui interdit aux participants d’en parler. De toute façon, qu’est-ce qu’ils pourraient en dire? Le parcours change à chaque édition. Tout le monde reste donc très discret sur la question. Les vétérans comme les organisateurs. Ils estiment que la découverte des lieux fait partie du processus d’initiation. D’autant que contrairement à la forêt de Frozen Head où se tient la Barkley, le massif de la Chartreuse est ouvert aux promeneurs toute l’année. Les participants sont libres de mener un travail de repérage. (…)
Pour participer à la Terminorum, il fallait encore décrocher l’un des quarante dossards disponibles. Vous n’avez jamais eu peur que tout s’arrête avant même d’avoir commencé?
Si, bien sûr! Mais je ne voulais pas de passe-droit. Comme les autres, j’ai envoyé ma lettre de motivation sur le thème “pourquoi devrais-je être retenu pour la Terminorum?”. Pour prouver ma vaillance, j’ai participé à la CCC, à l’Echappée Belle et quelques autres. Je pensais avoir coché toutes les cases. Je me suis tout de même retrouvé en liste d’attente. Heureusement, il y a eu des défections et j’ai pu être intégré dans la sélection.
Comment les choses se sont passées pour vous?
J’ai fait une boucle avant d’abandonner mais jamais je ne m’étais imaginé terminer la course ou même devenir un “coureur du dimanche” comme on appelle ceux qui bouclent trois des cinq tours. Je suis resté un chercheur. Ma participation devait servir à faire un bout de chemin avec les protagonistes de ma thèse. Pas de tenter de les imiter et de terminer épuisé au point d’oublier mes observations.
Qu’avez-vous retenu de cette aventure sur le plan scientifique?
Au départ, je voulais percer à jour les motivations des ultra-traileurs. En devenant l’un des leurs, j’ai compris que cet aspect du projet devenait très vite secondaire dans leur esprit par rapport aux exigences de sa réalisation. Le “pourquoi?” s’efface au profit du “comment?”. (…)
Pourquoi? Les participants de l’UTMB font eux aussi beaucoup de sacrifices et partagent le même goût pour des efforts immodérés.
Le contexte est différent. Sur les trails classiques, chacun fait sa course de son côté. Bien sûr, on peut faire route commune pendant quelques kilomètres avec d’autres coureurs. (…) Sur la Terminorum, la réussite ne peut être que collective. (…)
Cette entraide est autorisée par les organisateurs?
Elle est même encouragée. Je pense que cela joue dans la sélection des quarante participants. (…) naissent si souvent des amitiés durables et sincères. Quatre ans après la parution de ma thèse, je peux en témoigner. Je continue à courir et suis toujours en contact étroit avec le groupe. (…)