Dans la mythologie grecque, Hermès est le messager des dieux, réputé dans tout l’Olympe pour sa ruse et sa rapidité. Il faut dire que ses pieds sont équipés de petites ailes qui lui permettent de courir plus vite. Cette légende a manifestement inspiré les ingénieurs du secteur de la chaussure de course.
Nike, en octobre dernier, a dévoilé son modèle Amplify, des chaussures de course à assistance électrique. L’initiative s’inspire de l’énorme succès du VAE, le vélo à assistance électrique, qui représente désormais un tiers des ventes de bicyclettes. La marque a donc opté pour un système complexe de chevillère motorisée qui ajoute une impulsion mécanique à celle que le sujet produit naturellement lorsqu’il court. A ce stade, il ne s’agit encore que de prototypes. Le produit n’est pas encore commercialisé mais d’après quelques testeurs, ces chaussures procureraient une sensation comparable à celle que l’on éprouve lorsqu’on pédale sur vélo électrique. On se déplace presque sans effort. Est-ce réellement possible?
Le principe paraît simple : ajouter à l’effort naturel du coureur une impulsion mécanique fournie par un moteur. Sur le papier, l’idée rappelle le succès du vélo à assistance électrique, qui permet de se déplacer plus facilement tout en continuant à pédaler. Mais transposer ce concept à la course est autrement plus compliqué. Là où la marche suit un rythme relativement prévisible, chaque coureur possède sa propre foulée, sa cadence, sa longueur de pas et ses mouvements particuliers. Surtout, le pied ne reste en contact avec le sol que quelques fractions de seconde. Pour être réellement efficace, l’assistance doit donc intervenir au moment exact, à quelques millisecondes près. Une poussée trop précoce ou trop tardive pourrait non seulement ne rien apporter, mais même perturber le geste et augmenter la dépense énergétique.
Cette difficulté n’empêche pourtant pas les chercheurs et les industriels d’explorer activement le domaine. Car les exosquelettes ne sont pas une invention réservée aux sportifs. Ces structures externes destinées à assister le mouvement sont déjà utilisées ou expérimentées en médecine, dans l’industrie, dans l’armée ou encore dans le ski. Certains dispositifs permettent, par exemple, de soulager les articulations et de diminuer la sensation de poids supportée par le corps. En Chine, des touristes peuvent même louer un exosquelette pour faciliter l’ascension des milliers de marches menant au sommet du mont Tai.
La course à pied représente cependant un défi bien plus ambitieux. Il faut réussir à combiner puissance, légèreté, autonomie et précision tout en adaptant l’assistance aux changements de vitesse, de terrain, de fatigue ou de pente. Le poids des moteurs et des batteries reste également un obstacle majeur. Dès lors, une question traverse tout l’article : ces exosquelettes constituent-ils une véritable révolution ou seulement une nouvelle promesse technologique portée par un marketing spectaculaire ?
Quelques expériences récentes viennent toutefois ébranler le scepticisme. Des coureurs ont déjà utilisé des exosquelettes commercialisés pour réaliser des performances étonnantes. L’un d’eux a ainsi amélioré de plusieurs minutes son meilleur temps sur marathon grâce à un dispositif motorisé fixé au niveau des hanches. Un autre s’est attaqué à une montée particulièrement difficile en Angleterre et a réalisé un temps suffisamment rapide pour provoquer une véritable polémique sur Strava. Ces épisodes posent une question qui dépasse largement la technologie : à partir de quel moment une aide mécanique transforme-t-elle la nature même d’une performance sportive ?
Les recherches scientifiques montrent en tout cas que ces dispositifs peuvent réellement réduire l’énergie nécessaire pour marcher ou courir. Les résultats restent souvent plus modestes que les promesses des fabricants, mais certains prototypes obtiennent déjà des gains significatifs malgré le poids des batteries. Les ingénieurs travaillent donc à miniaturiser les moteurs, augmenter leur puissance, réduire leur masse et améliorer leur résistance. Certaines solutions vont même plus loin en abandonnant complètement les moteurs au profit de ressorts ou de matériaux élastiques capables de stocker et de restituer l’énergie produite naturellement par le corps.
Cette fascination pour l’homme « augmenté » n’est pas nouvelle. Dès la fin du XIXe siècle, des inventeurs imaginaient déjà des systèmes de ressorts destinés à faciliter la marche, la course ou le saut. Depuis, les mêmes problèmes reviennent sans cesse : comment produire suffisamment de puissance sans alourdir l’utilisateur ? Comment coordonner parfaitement les intentions humaines et les mouvements de la machine ? Plus d’un siècle plus tard, les progrès technologiques permettent enfin d’entrevoir des réponses crédibles.
Reste alors une interrogation fascinante : si les exosquelettes deviennent un jour légers, discrets et accessibles, faudra-t-il encore considérer celui qui court comme l’unique auteur de sa performance ? Entre innovation scientifique, quête de vitesse, enjeux commerciaux et frontières du sport, « Hermès des temps modernes » ouvre ainsi une réflexion qui ne fait probablement que commencer.
Découvrez l’article complet, plus détaillé et référencé dans le numéro 78 du magazine Zatopek.