Prostate et course à pied

La prostate fait partie de ces organes dont on ignore l’existence pendant l’essentiel de la vie. Plus tard, elle se venge!

Le titre «Prostate et course à pied» n’est vraiment pas génial. Disons qu’il est interpellant. Et un peu racoleur aussi. Pour un même effet de surprise, on aurait pu titrer sur l’obstétrique du crocodile, la généalogie des pierres ou l’histoire de l’oeuf en meurette dans la France médiévale. Autant de sujets sur lesquels il n’y a strictement rien à dire. Les crocodiles ne tombent pas enceintes. Les pierres ne se reproduisent pas. Et le succès de l’oeuf en meurette date de la Révolution française. Ici, on a choisi d’associer le destin d’une petite glande exocrine du bassin à une pratique sportive. Cela paraît complètement gratuit. Et pourtant, non! Vous verrez. Il existe d’excellentes raisons d’établir le rapprochement. Car la prostate, qui a la fâcheuse tendance à prendre ses aises au cours de la vie, se révèle plutôt sensible aux activités sportives. Tout est question de taille.

Dans la première partie de la vie, celle de la prostate n’excède pas celle d’une petite prune. Ensuite, elle grossit, elle grossit jusqu’à ressembler plutôt à un abricot ou même à une pomme. Ce grossissement est un phénomène parfaitement banal qu’on désigne par l’expression «adénome» ou «hyperplasie bénigne de la prostate» (HBP). Au début, cette multiplication cellulaire ne pose pas vraiment de problème. Certes, il arrive qu’elle gêne un peu la miction, rendant le jet urinaire un peu moins puissant qu’autrefois. Rien de grave. Cela arrive à un âge où, normalement, on ne joue plus à celui qui pisse le plus loin. Cela dit, il arrive que cette hyperplasie prenne des proportions plus embarrassantes et entraîne des troubles urinaires du bas appareil (TUBA): vidange incomplète de la vessie, incontinence. Beaucoup de personnes âgées vivent ainsi dans les tourments prostatiques. Les causes de ce gonflement restent en partie mystérieuses. De façon générale, on connaît assez mal cette glande qui vient parfois jouer les troublesfêtes dans le dernier tiers de la vie. Son rôle? Produire le liquide séminal dans lequel s’ébattent les millions de spermatozoïdes. Eh oui! A force de parler de «semences», on pourrait croire qu’un éjaculat n’est constitué que de gonades mâles. Pas du tout! Les spermatozoïdes comptent pour 1% à peine du volume total du liquide (1,5 millilitre et plus). Le reste provient essentiellement des vésicules séminales (60%), des épididymes (20%) et de cette fameuse prostate (20%) située sous la vessie et traversée par l’urètre, c’est-à-dire le canal qu’empruntent l’urine et le sperme pour rejoindre la sortie. C’est d’ailleurs le problème! Car lorsque la prostate gonfle exagérément, elle fait parfois pression sur l’urètre, ce qui provoque les embarras précités.

Et le sport là-dedans? Disons qu’il peut se révéler bénéfique par le biais des effets directs qu’on lui connaît déjà: renforcement immunitaire, perte de poids, meilleure oxygénation. Mais aussi parce qu’il agit sur le climat hormonal et que cela concerne indirectement la prostate. Celle-ci est constituée en effet de deux zones distinctes, interne et externe, aux origines embryologiques différentes. Elle est donc sensible aux variations du rapport de production entre hormones mâles (androgènes) et femelles (oestrogènes). Ne vous étonnez pas d’entendre parler ici d’hormones femelles alors qu’on évoque un problème essentiellement masculin. Chaque individu produit en effet de faibles quantités des hormones du sexe opposé. Les hommes fabriquent des oestrogènes. Les femmes, des androgènes. C’est tout à fait normal! Dans la première partie de la vie, ces influences hormonales s’équilibrent et la prostate s’acquitte silencieusement de sa tâche. Avec le temps, on observe toutefois une baisse de la production de testostérone alors que, dans le même temps, la concentration des hormones femelles demeure plus stable. Tout cela affecte vraisemblablement le devenir de la glande qui se met alors à gonfler au point qu’on est parfois obligé d’intervenir chirurgicalement pour libérer l’urètre.

Un adénome averti en vaut deux

C’est ici que le sport pourrait également intervenir. Car l’exercice physique joue un rôle précieux pour éviter les grands déséquilibres hormonaux. Sur la testostérone, par exemple. Beaucoup d’études ont été conduites pour savoir si la course à pied favorisait sa production ou si elle l’inhibait au contraire. Les résultats sont mitigés. Certains travaux n’ont rien montré du tout. D’autres ont mis en évidence un effet qui était parfois favorable, parfois défavorable. Au bout du compte, il semblerait que son influence dépende beaucoup du niveau de pratique. Ceux qui courent énormément présentent parfois des concentrations de testostérone au ras des pâquerettes alors qu’avec une pratique moins assidue, la course à pied aurait plutôt tendance à rehausser les taux. Voilà pour l’hormone sexuelle mâle.

Pour le cortisol, le lien est plus direct. La pratique de la course à pied réduit drastiquement la libération dans le sang de cette «hormone du stress». Or le cortisol est l’ennemi juré de la testostérone. C’est très simple. Quand l’un monte, l’autre descend. Enfin, le sport joue aussi sur d’autres facteurs. On est, par exemple, moins enclin à prendre du poids. Or il existe une corrélation étroite entre adénome prostatique et tour de taille. En clair, les gros sont plus concernés que les maigres et malheureusement pour les anciens gros devenus maigres, la prostate, elle, ne diminue pas de volume. Ou alors très rarement. Bref, on peut nettement réduire le risque d’adénome en adoptant très tôt les principes d’une vie sportive. Et en ne les abandonnant jamais!

Calme-toi, prostate

La protection qu’offre la course à pied sur un adénome prostatique apparaît aussi dans les quelques enquêtes épidémiologiques qu’on trouve dans la littérature scientifique. En 1998, une étude avait montré que les hommes physiquement actifs abaissaient significativement le risque de développer un adénome. Dix ans plus tard, les bienfaits spécifiques du sport furent mis en évidence dans le cadre d’une recherche menée en Californie sur presque 2000 personnes. Elle avait conclu que trois heures de marche par semaine suffisaient déjà à réduire le risque de 10%. Il n’existe pas tant d’études que cela sur cette question pourtant cruciale, ce qui est dommage. Mais les autres travaux concluent cependant dans le même sens. L’activité sportive est bénéfique pour la prostate. Il semble même que la protection augmente avec l’intensité de la pratique jusqu’à atteindre un seuil, vers cinq à six heures de sport hebdomadaire, où la relation s’inverse et les adénomes symptomatiques redeviennent alors plus fréquents. Les TUBA aussi. Tout est donc question d’équilibre.

Comment savoir si l’on est soi-même dans la bonne fourchette? On pourrait doser la production hormonale. Seulement, ces analyses sont délicates à réaliser et difficiles à interpréter. Le mieux qu’on puisse faire sera alors d’être hyper-attentif aux signaux avant-coureurs de déséquilibre: fluctuation anormale du poids, insomnie, baisse de l’appétit sexuel, problèmes érectiles, perte d’entrain, transpiration excessive (comme pour la ménopause). Ces signaux indiquent que quelque chose est en train de se produire dans l’organisme, ce qui implique parfois de lever le pied si l’on est boulimique d’entraînement ou alors, dans des cas beaucoup plus nombreux, d’enfiler les chaussures pour aller courir et d’adresser à sa prostate le même message que Baudelaire à sa douleur dans son poème Recueillement. «Sois sage, ô ma prostate, et tiens toi plus tranquille.»

Gilles Goetghebuer (avec l’aide du docteur Romain Diamand)

Tous les trois mois, le magazine Zatopek fait la démonstration qu’on peut parler de course à pied de façon surprenante, instructive, drôle et même émouvante quelques fois. A découvrir absolument pour tous ceux qui sont déjà coureurs. Et tous ceux qui ambitionnent de le devenir.

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