Dopage : Pourquoi viennent-ils tous en Autriche ?

COMMENT EXPLIQUER QUE TANT DE SPORTIFS DE L’ÉLITE
MONDIALE SOIENT À CE POINT ATTIRÉS PAR L’AUTRICHE CES
DERNIÈRES ANNÉES?

PAR VIENNE, EN PARTICULIER. ON Y VIENT
EN VILLÉGIATURE. PARFOIS MÊME, ON Y BAT DES RECORDS!

De l’avis de tous ceux qui l’ont visitée, Vienne est une ville tout à fait charmante. Notamment grâce à ses nombreux parcs et jardins. On n’a pas l’impression de se marcher les uns sur les autres malgré 1,9 million d’habitants. Pour les coureurs à pied, l’endroit est même idéal. Du centre de la ville, on peut facilement se rendre au superbe domaine du château de Schönbrunn, premier site touristique de la capitale. Ou alors, on préférera arpenter les allées du parc Prater tout en nourrissant sans doute une pensée émue pour le coureur kényan Eliud Kipchoge puisque c’est ici qu’en 2019, il a réussi son pari de courir un marathon en moins de 2 heures.

Kipchoge adore cette ville. Au lendemain de sa cinquième victoire au marathon de Berlin, le 24 septembre dernier, il y est retourné quelques jours pour mieux récupérer. D’autres sportifs de l’élite sont comme lui épris de Vienne. Au point qu’on se demande si cet attachement est seulement affectif ou s’il ne serait pas guidé par des pratiques moins avouables. Sur place, on trouve en effet de nombreuses officines qui proposent un traitement à l’oxygène hyperbare. En clair, vous payez 100 euros environ pour vous faire enfermer 45 minutes dans un caisson de la taille d’une cabine de bronzage. Pas d’ultra-violets, en l’occurrence. Avec un masque sur la figure, vous respirez un air constitué de 100% d’oxygène pur! Ce gaz diffuse alors dans le plasma sanguin grâce à une pression négative comparable à celle qu’on ressent lorsqu’on plonge à de grandes profondeurs. En général, on choisit de régler la machine entre une et deux atmosphères. Cela correspond à une immersion à quelques dizaines de mètres de fond. Certains appareils permettent néanmoins de descendre beaucoup plus bas. Jusqu’à quatre atmosphères!
La pression s’avère alors comparable à celle qui s’exerce à 300 mètres sous la surface de l’eau. On ressort de ces séances complètement revigoré, paraît-il. Le taux de saturation de l’hémoglobine est évidemment à 100%. Mais ce n’est pas le plus important. Une partie de cet oxygène inhalé sous haute pression s’est dissoute dans le plasma pour diffuser lentement dans les tissus. Est-ce que cela peut constituer un avantage à l’effort? Les avis sont partagés. Officiellement, la réponse est non. Depuis 2010, l’Agence mondiale antidopage (AMA) a libéralisé l’usage de l’oxygène et campe sur une position de principe selon laquelle l’usage de ces caissons hyperbares est inefficace. Il n’y aurait donc pas de raison de les interdire. Cela dit, plusieurs sources contredisent cette affirmation. En augmentant les taux d’oxygène plasmatique dix, vingt, trente ou même quarante fois, on pourrait bénéficier transitoirement d’une meilleure oxygénation musculaire, ce qui permettrait de pousser plus loin son organisme à l’effort ou de mieux récupérer, tout simplement. Le cas échéant, Kipchoge ne serait pas le seul à s’être aperçu d’un tel avantage.

En se rendant dans l’une de ces officines, le Sport Orthopaedie Zentrum, on découvre que des messages ont été placardés sur les murs du hall d’accueil signés de quelques grands noms de l’athlétisme qui sont manifestement familiers des lieux comme le marcheur allemand Christopher Linke, vice-champion d’Europe du 35 kilomètres en 2022, ou son compatriote champion d’Europe du marathon Richard Ringer. Dans un centre concurrent baptisé Oxygen Pi, les administrateurs n’hésitent pas non plus à faire de la publicité en listant leurs clients célèbres: Novak Djokovic, Neymar, Cristiano Ronaldo.

Cela semble de bonne guerre dans ce milieu. La société Oxyhelp fait même de la publicité sur le site internet cyclingnews.com. Chez Blue O2, on a pensé à ceux qui ne pouvaient pas se rendre à Vienne. Des caissons gonflables sont proposés à la vente pour la modique somme de 12.900 euros. Reste à se procurer l’oxygène. En France, ce n’est possible qu’avec une ordonnance. L’oxygène est considéré comme un médicament. Mais on peut facilement passer par des filières d’approvisionnement à l’étranger où le commerce de l’oxygène est totalement libre. On peut donc raisonnablement penser que cette méthode de préparation existe déjà dans l’intimité des grosses équipes et qu’une séance d’oxygénation hyperbare juste avant un effort important suffit à améliorer les performances de quelques pourcents. Ce n’est pas beaucoup, certes. Mais cela suffit parfois pour faire la différence entre victoire et accessit.

Et pourtant, ils dopent!

Pour le moment, le recours à ces caissons n’est pas formellement interdit.
Disons que leur statut n’est pas clair. Dans sa version de 2023, la liste rouge du dopage (chapitre M1) prévoit de sanctionner «toute manipulation intravasculaire de sang ou composant(s) sanguin(s) par des méthodes physiques ou chimiques». Considère-t-on le fait de s’enfermer dans un caisson pour respirer de l’oxygène pur comme une «manipulation physique»? Curieusement, non. Les centres autrichiens (on en trouve aussi en Allemagne et en Suisse) ont donc raison de parler de méthodes licites. Bien sûr, il se pourrait que cela change. Par le passé, les transfusions sanguines sont passées elles aussi par une période où leur usage était permis. N’est-ce pas, Francesco Moser? On peut donc imaginer un prochain revirement des autorités. Le cas échéant, il faudra évidemment qu’on dispose d’une méthode efficace de dépistage. Cela s’annonce difficile dans la mesure où aucun produit exogène n’entre ici en ligne de compte. Mais on pourrait procéder comme on l’avait fait en son temps pour l’EPO en déterminant un seuil maximal d’oxygène dissous dans le plasma. Ceux qui le dépasseraient ne seraient pas autorisés à prendre le départ. C’est simple. Bien entendu, cela impliquerait de procéder à des contrôles sanguins avant la compétition et l’on connaît les réticences des champions face à ce genre d’initiatives.
La démarche fut récemment la cause d’une grosse polémique à l’occasion d’une rencontre de Coupe Davis entre la Serbie et la Grande-Bretagne le 24 novembre 2023 à Malaga (Espagne). Tiens, qui était le joueur le plus indigné qu’on ose ainsi bouleverser dans sa routine? Eh oui, il s’agissait de Novak Djokovic. Reste une dernière question. Elle concerne l’innocuité de la méthode. Ou son éventuelle dangerosité. On peut très bien imaginer qu’en inhalant de grandes quantités d’oxygène pur, on réveille des petits cancers quiescents, un peu comme on ravive aussi les flammes lorsqu’on souffle sur des braises. On se doute aussi que la méthode booste la production de radicaux libres et qu’elle participe ainsi au vieillissement précoce et à la fragilisation des tissus. De façon imagée, on présente souvent le dopage comme une manière de brûler la chandelle par les deux bouts. Avec cette oxygénothérapie hyperbare, il se pourrait qu’on accélère encore la vitesse de combustion.

Marc Kluszczynski

Tous les trois mois, le magazine Zatopek fait la démonstration qu’on peut parler de course à pied de façon surprenante, instructive, drôle et même émouvante quelques fois. A découvrir absolument pour tous ceux qui sont déjà coureurs. Et tous ceux qui ambitionnent de le devenir.

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